Jeudi 09 Septembre, 2010
   
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Géopolitique du christianisme. 2/2 : Chrétiens et Judéo-Chrétiens



xaviermoreau

Partie 2/2. Chrétiens et Judéo-Chrétiens.

 

Malgré la volonté affichée par les dirigeants catholiques et orthodoxes dès le début des années 90 de trouver un modus vivendi, cette période est synonyme d'affrontement entre le monde orthodoxe et le monde catholique. L'Allemagne et l'Amérique jouent habilement sur les antagonismes historiques et religieux pour mener à bien leurs objectifs géopolitiques. Pour l'Allemagne réunifiée d'Helmut Kohl, il s'agit d'achever le « Drang nach Osten » (« Bond vers l'Est »), permanence de la politique germanique en Europe. Pour les Anglo-saxons, il s'agit de maintenir, contre le sens de l'histoire, la notion d'Occident et de justifier la perpétuation de son bras armé, l'OTAN. Bénéficiant du déclassement politico-stratégique de la France et de la Russie durant cette même période, cette politique est couronnée de succès, et connaît son apogée lors des bombardements contre la Serbie en 1999. Malgré cet antagonisme poussé à son paroxysme en Yougoslavie, les deux chrétientés catholique  et  orthodoxe semblent encore vouloir se rapprocher. La fin de la Guerre froide et la disparition de l'affrontement Est-Ouest  fait de l'Occident un concept du passé. Elle laisse apparaître une nouvelle fracture « civilisationnelle » entre le monde chrétien orthodoxe-catholique et le monde  protestant qui conserve encore pour modèle de son dynamisme national celui du peuple élu de l'Ancien Testament.

L'action de l'Allemagne en Yougoslavie, en attisant le conflit entre Croates catholiques et  Serbes orthodoxes, suspend pour dix ans la possibilité d'une réconciliation. La destruction de la Serbie comme puissance régionale est, en effet, un impératif pour l'Allemagne réunifiée. Dès les révoltes nationalistes croates en 1974, les services secrets ouest-allemands ont recruté des dissidents croates, en activant les réseaux ultra-nationalistes oustachis. L'Allemagne doit éviter une disparition pacifique de la Yougoslavie sur le modèle de l'URSS, qui ferait immanquablement de la Serbie la puissance dominante de la région. Cependant, s'appuyer sur la faction néo-nazie et antisémite croate comporte  un énorme risque pour l'Allemagne, fortement marquée par son histoire récente. C'est alors que le gouvernement allemand réussit  une suite de manœuvres politico-diplomatiques qui vont lui permettre de parvenir à ses fins.

  • Les Allemands bénéficient d'une conjonction de leurs intérêts avec ceux des Etats-Unis,  qui ont décidé de reproduire contre les Serbes (et leur allié russe), une stratégie afghane qui consistait à soutenir les mouvements islamistes contre les soviétiques. Le gouvernement américain apporte ainsi son soutien, à l'islamiste radical  Alija Izetbegovic.
  • Alors que pendant 50 ans, le peuple serbe a été la principale victime de la politique ségrégationniste de Tito, lui-même croate, la propagande  américaine, allemande et autrichienne réussit à faire croire  en Europe et au-delà,  que les Serbes sont les héritiers des communistes yougoslaves. Cette habile manipulation historique obtient un écho incontestable dans les pays européens à forte population catholique. Cette hostilité est cependant davantage due à une ignorance complète de l'histoire des Balkans, qu'à une véritable opposition anti-serbe. Seule une minorité atlantiste des élites catholiques européennes est consciente de l'enjeu réel. Ainsi, le ministre des finances autrichien, Johann Farnleitner, déclare-t-il en 1999, que « l'Europe s'arrête là où commence l'orthodoxie ». En France, le terme « serbolchévique » fait son apparition dans une intelligentsia catholique, qui peine à comprendre les nouveaux rapports de force issus de la fin de la guerre froide. C'est cette peur de voir les catholiques croates ou slovènes de nouveau persécutés par les communistes, qui pousse le Vatican à reconnaître la Croatie et la Slovénie. Cette reconnaissance brutale, suivie par la mise en place en 1992 en Croatie, d'une constitution ségrégationniste anti-serbe, précipite la Yougoslavie dans une guerre civile de 10 ans, qui aurait pu être sans doute évitée. Le Vatican ne reproduira pas cette erreur en 2008, et  aujourd'hui, il n'a toujours pas reconnu l'indépendance du Kosovo.

Le conflit yougoslave a considérablement nui au rapprochement catholique-orthodoxe, de même que  l'antagonisme séculaire russo-polonais. Cependant, les discussions n'ont jamais cessé. Le patriarche de Russie Alexis II et le pape Jean-Paul II y ont toujours été favorables, même si les origines polonaises de ce dernier  furent un frein réel. L'élection de Benoit XVI fait avancer considérablement le rapprochement des deux Eglises. Sa volonté de retour à la tradition catholique rassure les Orthodoxes. En août 2007, le patriarche Alexis II salue la publication du « motu proprio » qui autorise les Catholiques qui le souhaitent, à suivre la liturgie traditionnelle. Le patriarche de Russie déclare alors : « La récupération et la mise en valeur de l'antique tradition liturgique est un fait que nous saluons positivement. Nous tenons beaucoup à la tradition. Sans la conservation fidèle de la tradition liturgique, l'Eglise orthodoxe russe n'aurait pas été en mesure de résister à l'époque des persécutions dans les années Vingt et Trente du siècle passé. A cette période, nous avons eu tant de nouveaux martyrs que leur nombre peut être comparé à celui des premiers martyrs chrétiens ».

Ce retour à la tradition rapproche l'Eglise catholique des Eglises orthodoxes, et l'éloigne de la « tentation protestante » de ces cinquante dernières années. Les positions des deux Eglises sur les sujets de société sont les mêmes. Tandis que bon nombre d'Eglises protestantes acceptent désormais le modèle permissif anglo-saxon de société avec  l'homosexualité, y compris dans le clergé, la contraception chimique, le préservatif, l'avortement et le relativisme généralisé, Orthodoxes et Catholiques restent inflexibles sur la morale chrétienne. Il convient d'ajouter que les Eglises catholiques et orthodoxes ont conservé au cœur de leur pratique, l'obligation de pardonner aux ennemis. La nécessité du pardon et du rejet de l'esprit de vengeance, en s'opposant aux traditions féodales de vendetta, en limitant les guerres ou leurs conséquences désastreuses a permis l'apparition de ce modèle de civilisation que fut l'Europe chrétienne. La réaction des peuples polonais et russe, au moment de la commémoration des massacres de  Katyn, semble démontrer, que dans le cadre ce modèle « culturel», la réconciliation est possible. A l'inverse, en réintroduisant, par la croyance en la prédestination, le principe judaïque de peuple élu, le protestantisme s'est privé de cette voie pacifique de sortie des conflits. Les « Pilgrim fathers », les Boers d'Afrique du Sud ont cru à leur élection divine. L'Amérique de Bill Clinton et de Georges Bush a considéré que sa mission divine, la libérait de toute considération morale contre ses ennemis  vrais ou supposés, qui sont l'incarnation du Mal. Le cinéma américain exporte d'ailleurs souvent ce thème, sous des formes naïves, souvent à limite du ridicule.

Conscient de l'enjeu politique de ce conflit de civilisation, l'administration russe, depuis l'arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir, soutient les tentatives de réconciliation. Ce dernier a invité le pape Jean Paul II en Russie, en temps que chef d'Etat du Vatican. Le pouvoir russe a conscience que l'enjeu dépasse la simple question religieuse. Cette réconciliation, voulue par les chefs des Eglises chrétiennes, effacera, si elle a lieu, la frontière entre l'Europe occidentale et orientale. Elle tracera, en revanche, une nouvelle fracture dans le monde dit « occidental » entre le groupe catholique-orthodoxe et les Judéo-Chrétiens issus de la Réforme. Elle est, pour cela, redoutée par le monde anglo-saxon, dont l'inquiétude est proportionnelle à la violence de ses campagnes médiatiques contre l'Eglise catholique.


 


Commentaires (7)
  • debey  - magnifique
    Comment se fait-il que les gouvernements français qui se succédent depuis 1974
    ne soit pas conscients de cette situation?

    Cela démontre aussi que l'alignement de Sarkozy sur la politique américaine est
    une erreur grave.



    La Sainte vierge a demandé à Fatima que le Pape consacre la Russie : cela
    corrobore vos dires. Cette consécration n'a toujours pas eu lieu à ma
    connaissance. Ne serait-ce pas là le point de départ ?

    Vous devriez donc envoyer cet article au Pape...
  • Aglae  - intéressant mais...
    Une analyse intéressante du lien intime entre religion et géopolitique
    européenne.

    Reste pourtant une erreur factuelle, l'éminent expert des rapports
    géostratégiques n'étant manifestement pas théologien. L'Église Catholique se
    pense comme la légitime continuatrice de l'Israël biblique, comme le "verus
    israël", "l'Israël de Dieu", le vrai Peuple Élu. Loin que ce soit un
    trait propre au protestantisme, tous les christianismes le revendiquent.


    Aglae.
  • Xavier Moreau  - réponse à Aglae
    Merci pour votre intérêt.

    Le protestantisme considère que Dieu a choisi qui sera sauvé et qui ne le sera
    pas, sans que l'Homme puisse intervenir dans son salut. L'Homme ne peut donc
    rien faire par ses oeuvres pour mériter son salut, la nature humaine ayant été
    totalement détruite par le péché (sola fide, sola gratia).
    Pour les chrétiens orthodoxes ou catholiques, la nature humaine n'a été que
    blessée et tout ce qui vient de l'Homme n'est pas mauvais. Le pêcheur peut par
    ses actes sauver son âme. Pour simplifier, on ne nait pas sauvé mais on peut le
    devenir.
    C'est cette prédestination du protestantisme qui réintroduit la notion de peuple
    élu au sein du christianisme.

    Pour comprendre le protestantisme je vous recommande l'ouvrage du pasteur
    Gagnebin qui est professeur à la faculté de théologie protestante de Paris,
    "Le protestantisme, ce qu'il est et ce qu'il n'est pas".
  • BPP  - le patriarche vous donne raison étonnante coincide
    Le patriarche Kirill partage la vision du pape sur de nombreuses questions

    Comme le sacerdoce des femmes et l´homosexualité

    ROME, Mardi 20 juillet 2010 (ZENIT.org) - Le patriarche Kirill Ier de Moscou et
    de toute la Russie partage la vision du pape Benoît XVI sur de nombreuses
    questions actuelles, spécialement les questions morales et ecclésiales.



    C'est ce qu'il a lui-même reconnu à l'occasion d'un voyage en Ukraine, selon une
    dépêche de l'agence russe Interfax datée du 19 juillet.



    « Je dois dire que la position de l'actuel pape Benoît XVI laisse place à
    l'optimisme », a-t-il affirmé dans un entretien à la télévision ukrainienne à la
    veille de son voyage dans le pays.



    Il a rappelé que le pape est souvent critiqué pour ses opinions par « des
    théologiens libéraux et les moyens de communication de masse libéraux en
    Occident ».



    « Cependant, dans de nombreuses questions d'ordre public ou moral, la position
    du pape coïncide parfaitement avec celle de l'Eglise orthodoxe russe. Ceci nous
    donne l'occasion de promouvoir les valeurs chrétiennes avec l'Eglise catholique,
    en particulier dans les organisations internationales et sur la scène
    internationale », a-t-il affirmé.



    Le patriarche a constaté le développement, dans le protestantisme contemporain,
    de « phénomènes très dangereux ». Il déplore le fait que les chrétiens «
    laissent des éléments de péché du monde entrer en eux », ce qui a pour résultat
    que des « thèmes philosophiques laïcistes libéraux se répètent au sein des
    Eglises protestantes et s'enracinent dans la pensée religieuse ».



    Il a cité la question de l'ordination des femmes, qui apparaît en Occident quand
    « la notion laïque des droits humains est adoptée par la théologie et les
    pratiques ecclésiales ».



    Le patriarche Kirill a également mentionné l'attitude face à l'homosexualité. «
    La Parole de Dieu est déformée afin de correspondre au critère laïciste libéral.
    Il est écrit très clairement qu'il s'agit d'un péché », a-t-il affirmé.



    S'adressant aux médias ukrainiens, le patriarche a également rappelé qu'il était
    important que la Russie et l'Ukraine s'intègrent en Europe en préservant leur «
    identité nationale, culturelle et spirituelle ».



    « Il s'agit d'un grand défi à une époque de mondialisation. Nous devons
    préserver la diversité et la beauté du monde de Dieu et en même temps promouvoir
    une bonne coopération internationale et des relations pacifiques entre les
    nations », a-t-il affirmé.



    Selon Kirill Ier, si les Russes, les Ukrainiens et les Biélorusses rejettent
    leurs « valeurs fondamentales », la probable destruction de leurs origines
    nationales sera « une grande catastrophe de la civilisation - comme si d'autres
    nations perdaient leur identité ».



    Pour le primat de l'Eglise orthodoxe russe, « cette culture traditionnelle
    spirituelle de la majorité de la population est le principal critère pour
    distinguer le bien du mal ». Si celle-ci disparaissait, le monde deviendrait «
    facilement manipulable ».



    Inma Alvarez



  • Aglae  - réponse
    Cher Monsieur.


    De même que l'Église Catholique se revendique être le Peuple Élu (voyez par
    exemple Lumen Gentium II. 9, 13), de même le Catholicisme connaît et affirme le
    dogme de la prédestination. Il suffit pour s'en convaincre de considérer tant
    les documents pontificaux et conciliaires (prédestination au Ciel des seuls élus
    et réprobation des damnés) que les grandes controverses théologiques opposant
    jésuites et dominicains du XVI.ème siècle.

    Il est toutefois deux différences d'avec le protestantisme.

    La première est que le catholicisme affirme que la prédestination au Ciel se
    déploie dans l'exercice même de la liberté créée, liberté niée par les
    protestants. Pour faire court, les dominicains affirment une motion divine,
    motion physique exerçant la volonté créée (faculté) à son acte ; les jésuites
    une motion morale attirant la volonté créée ; d'où deux conceptions distinctes
    de l'efficace de la grâce résultant, pour les dominicains de la grâce même (Dieu
    fait la grâce efficace), pour les jésuites de la volonté créée (Dieu sait que la
    volonté créée rendra la grâce efficace). D'où la science moyenne des jésuites,
    Dieu connaissant qu'à telle grâce la volonté créée répondra efficacement ou non.
    À quoi les dominicains opposent qu'alors Dieu est déterminé en sa science par
    des volontés créées, horrible blasphème. Les dominicains affirment donc Dieu
    savoir quelle grâce sera efficace (vs. suffisante) parce qu'il connaît les
    décrets de sa propre volonté, ses décrets divins prédéterminant que la volonté
    créée sera mue (ou non) par une grâce faite par Dieu efficace.

    La seconde est quant à la réprobation. Les catholiques affirment que Dieu
    prédestine à l'Enfer mais non au péché (car Dieu est Saint) ; les protestants
    tendant à affirmer une prédestination au péché et à l'Enfer (encore qu'il soit
    difficile de généraliser). Et surtout les calvinistes les plus conséquents, les
    supralapsaires, affirment une réprobation positive antécédente à la prévision
    des démérites : une prédestination aux châtiments sempiternels de dam et de sens
    avant toute prévision du péché des damnés. Les plus durs des catholiques, savoir
    les dominicains, n'affirment qu'une réprobation négative (une non-élection à la
    grâce efficace) antécédente à la prévision des démérites, la réprobation
    positive étant affirmée par toutes les écoles catholiques comme conséquente à la
    prévision des démérites (à raison de la métaphysique du Bien diffusif de soi,
    qui se traduit en termes bibliques par des expressions telles que "Dieu est
    amour" et Dieu nous aime" ; expressions qui appellent à une
    explicitation correcte, à mille lieues des niaiseries contemporaines).

    Si vous souhaitez d'autres précisions, n'hésitez pas à me contacter par e-mail.

    Cordialement.

    Aglae, théologien catholique.

  • AnneR
    Pour la géopolitique, c'est ce que croient les peuples et leurs dirigeants qui
    importe, et non pas les discussions de théologiens auxquelles peu ont accès. Non
    ?
  • Jean - Stéphane  - Bravo Moro !
    Aglaé à sans doute de bonnes raisons de dire que l'auteur n'est pas théologien
    mais pourtant son analyse des évolutions du christiannisme ferme et profonde
    repose sur une culture d'historien. Il donne une lecture bainvillienne des
    évènements qui ont marqué la dernière décennie du XX°siècle dans les Balkans
    avec en perspective l'arrière plan millénaire qu'il faut toujours avoir à
    l'esprit pour comprendre les relations entre les mondes orthodoxe et
    catholique.Le protestantisme anglo saxon n'a que quatre siècles et semble
    atteindre en ce moment son point d'essouflement spirituel... Plus de souffle,
    plus d'esprit, plus de vie...! Les protestants sont arrivés au seuil dont
    parlait Custine dans ses lettres de Russie en 1839,"où leur foi s'étant peu
    à peu transformé en système philosophique ils n'ont plus que leur orgueil de
    sectaire à sacrifier à Rome pour rentrer dans la pleine communion
    catholique"... La réunion avec les orthodoxe porte une signification de plus
    longue durée. En scrutant inlassablement le rôle de la Russie dans cette
    économie dont dépent le Salut de l'Europe, l'auteur ouvre de vastes perspectives
    à la réflexion pour comprendre plus profondément le sens l'histoire russe non
    simplement comme celle - absurde - d'un Empire éclaté mais peut-être plus
    mystérieusement comme une nation orthodoxe et chrétienne en devenir...
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